AL DANTE

Au milieu du chemin vers les Chutes-Lavie
Je me retrouvai telle la buse moyenne
Car ma voiture était partie
Aux mains d’un minot peu amène
Et il faut bien le dire, j’avais un peu l’air con.


Tandis que j’arpentai les trottoirs maculés
De la cité phocéenne bloquée
Pour cause d’un mouvement social à la régie
C’est mon ami Jean-Jacques que je croisi
(je sais, ça fait un peu bizarre, mais c’est pour la rime)
Je lui criai: Ho Surian! Labès’?
Il répondit : “Homme ne suis, homme plutôt je fus
De vivre cet enfer, j’en ai ras le bol
(là aussi, je sais, pour la rime, y’avait plus judicieux pour coller avec “je fus” mais il faut connaître ses limites)
Il te convient d’aller par un autre chemin.”
Et moi, à lui : Un autre chemin, ti’es beau!
Ils sont tous en grève, même le métro.
Et lui, à moi : Allons marchant, à travers la ville
Je passerai avec toi les dix cercles maudits
Qui mène à Lucifer, en son antre. Devil !
(Jean-Jacques et moi, on est bilingue, c’est pour ça)


Le premier cercle à passer n’était pas achevé
Loin s’en faut. Facile à traverser. Même à pied.
Un panneau indiquait “Rocade L2”
Livraison prévue en mil neuf cent trente deux.


Le second cercle, par contre, fut bien plus coton.
Va traverser le Jarret, piéton!
“Ne vois tu pas la mort qui nous menace
Sur le grand fleuve où la mer ne vient pas?”
J’ai tenté de lui expliquer que le Jarret
N’était pas un fleuve, n’était pas grand,
Qu’en espérant la mer, on avait l’air de deux glands. Vraiment.
“Par moi on va dans la cité dolente,
Par moi on va dans l’éternelle douleur
Par moi on va parmi la gent perdue”
Jean-Jacques avait raison. C’est là qu’on a croisé
Ce car de japonais paumés.
Le chauffeur, un gars de Roubaix, tentait
De trouver le moyen de leur faire visiter
Autre chose que les abords
De l’hôpital Nord.
Sans espoir. Ils dérivèrent jusqu’au soir.
Ils tournèrent en cercles concentriques.
Et là, je me retiens, parce qu’il est trop facile
D’amuser le coquin avec des rimes en “trique”.
Jean-Jacques voulait m’amener vers son atelier.
Les réformés? C’est cinq minutes à pied.


Le quatrième cercle, nous passames à coté.
Et très sincèrement, comme lieu de débauche
On a vu pire. Les boulomanes!
Organisés en cercle.
En fait deux cercles en un,
Comme une énigme. L’un est celui
Dans lequel le pétanqueur pose ses talons.
L’autre n’est jamais qu’une simple appellation.
Les cercles quatrième et cinquième, pour sûr
se trouvaient au delà de ce mur.
“En vérité je me trouvai sur le rebord
De la vallée d’abîme douloureuse
Qui accueille un fracas de plaintes infinies
C’est là que j’entendis : O putain, on les a fait Fanny.”
L’enfer des uns, l’extase des autres.
Aussi je lui dis: “Maître, tous ces tourments
s’accroîtront-ils après le grand jugement,
ou seront-ils moins forts, ou aussi cuisants?”
Et lui à moi : A propos, j’ai la dalle
On se casse. Allons nous régaler les amygdales!
(là, j’ai pensé qu’on était enfin arrivés au milieu du sixième cercle, celui de la divine poésie)


Le septième cercle, à franchir
Ne fut pas sinécure. Un cercle, d’habitude
C’est rond. Là non.
L’avenue vers l’enfer, à Marseille, c’est très simple.
Depuis les Danaïdes où les épaves s’amassent
Tu vises le Vieux Port, tu traces droit, tu fonces.
Arriver jusqu’en bas vivant est déjà un exploit
Comme un jeu virtuel où tu démolis tout
Là, c’est pas virtuel. C’est une histoire de fous.
Les damnés citoyens, vils usagers urbains,
Tous s’y sont fait.
Plus personne ne calcule
Ni feux rouges, ni verts, ni passages protégés
Ni stationnements obligés, ni policiers zélés.
Tout le monde s’en cague. Ni Dieu, ni maître
Ni dégun, ni personne.
Et chacun pour soi.
“Comme je regardais fixement vers le bas,
Mon guide me dit: “prends garde, prends garde!”
En me tirant à lui hors du lieu où j’étais.
Je me tournai alors comme un homme anxieux
De voir le danger qu’il doit fuir
et que la peur soudaine désarçonne,
Et je vis derrière nous un diable noir
(et pourtant, on n’était pas rue de la mode, comme quoi…)
Il venait en courant sur le rocher.
Ah comme il avait l’aspect féroce!
Et que son air me semblait cruel”
Pas d’engatse, fils! Il parait terrifiant.
Mais c’est que de la bouche. Pas méchant pour deux francs.
(je sais aussi, on est passé aux euros, mais pour la rime, avec les euros, bonjour…)
Ce n’est qu’un notable nanti
Un élu, un édile, véhicule de fonction
Chauffeur, bonne, maison
Sur ton dos, par tes contributions.
Mais si ti’as besoin,
Un permis pour construire, un emploi pour survivre,
Un P.V. à effacer, un appart en loucedé
Il t’arrange le coup. Allez, va’z-y-ha, c’est bon.
“ Mais qui es tu, qui t’arrêtes sur ce pont,
Pour retarder peut-être le supplice
Qui te fut infligé après ta confession?”
Laisse béton.
Il a des magistrats dans ses manches;
Dans l’enfer Phocéen, aucun mur n’est étanche.


Le huitième cercle apparu à nos yeux.
Entourant le Styx, du club Pernod au Pharo
Une étendue d’eau glauque qui ferait presque peur.
Une barque sans rame ni voile faisait l’aller retour
Sans cesse, va et vient.
Marie de Magdala, Marthe, Sarah, accompagnées
du vieux Lazare, celui qui boite?
Non. Juste le Ferry-Boat!
(… une putain de rime riche, là, non?)
Tu l’as dit, bouffi. Place aux huiles - La Mairie.
Sur le rebord d’une haute falaise
formée par des rochers brisés en cercle
nous vînmes au-dessus d’un amas plus cruel
et là, devant l’horrible excès
de l’odeur exhalée par cet abîme,
nous nous mimes à l’abri derrière le couvercle
de la glacière bleu fluo d’une docte poissonnière.
Jean-Jacques à mon oreille souffla un bref:
“Putain, ici aussi
Une grève sauvage nous empuantit
Ils se sont tous barrés, plus dégun à la voirie!
Zobi.”
Des restes de poissons flottaient entre deux eaux
Des têtes de baudroies fuyaient vers les caniveaux.
A Marseille, quand le bas enfer
commence à puer de la gueule, ça rigole pas.
Ça rigolait pas.


Un cortège sortait des portes de la Mairie.
Cercle restreint d’amis
J’ai compté sur mes doigts. Neuf.
Surian m’a entraîné, s’informant sur mes comptes.
“Tu connais neuf élus? Sans déconner? Qui c’est?
Je lui ai précisé que neuf étaient les cercles passés
Pas les notables approchés.
Et qu’en tendant vers dix, Lucifer ne devait pas être loin.
“Nous sommes venus au lieu que je t’ai dit,
Où tu verras les foules douloureuses
Qui ont perdu le bien de l’intellect.”
Mais alors où il est?
Qui donc?
Le Malin.
Jean-Jacques dévisagea l’assemblée des nantis.
“Ils sont tous très malins”.
O.K. d’ac’! Mais le diable, Lucifer en personne?
Et lui à moi: Marseille c’est l’enfer, un enfer bordélique
Mais pour trouver un vrai méchant, bernique!
Tous ces cakes frimeurs, et leurs cagoles grasses
Toutes ces combines fumeuses, tous ces tours de passe-passe
Toute cette ignorance, cette prétention crasse
Ajoute les Q.I., de toutes tes connaissances.
Si tu arrives à douze, c’est que tu as de la chance
Ici, ils sont malins mais jamais maléfiques
Ça te laisse le champ pour une rime en “ique”
Je crève la dalle. Allons bouffer au cercle.
Quel cercle?
Celui des nageurs, tiens!
C’est ce que je redoutais.
Il était donc là, le dixième cercle à pénétrer
Avec ses jambons trop fades, trop riches, ou trop fumés
Ses viandes à sécher au soleil de janvier
Ses Béhèmes rutilantes, ses morues insolentes,
Ses parvenus obtus et leurs mégères calues
Trop pour moi.
“Putain, Marseille, ça craint!”
Jean-Jacques comprit alors mon désarroi.
“Il te convient d’aller par un autre chemin
répondit-il, quand il me vit en larmes
si tu veux échapper à cet endroit sauvage
car cette bête, pour qui tu cries
ne laisse nul homme passer son chemin,
mais elle l’assaille, et à la fin le tue.
Elle a nature si mauvaise et perverse
Que jamais son envie ne s’apaise
et quand elle est repue elle a plus faim qu’avant”


Et moi, à lui : O con! C’est toi qui a trouvé ça?
Et Surian de me répondre : Non!
C’est Dante Alighieri le florentin, qui en son temps visita Phocée
En l’an 1313.
C’était déjà l’enfer.


Philippe Carrese,
pour l’expo “inferno” de Jean-Jacques Surian,
mai 2002