A POILS LAINEUX


Au petit cirque Jakady, le spectacle marche du feu de Dieu. Un succès terrible, un audimat du tonnerre. Les indices de satisfaction grimpent à toute blinde. Monsieur Loyal est heureux. Assis sur le bord de la piste dans son costume bleu croisé, il jubile. Ses narines en frétillent. Le cirque Jakady est même arrivé à faire la nique au “Grand Western Show” , son concurrent direct venu tout droit des Amériques, et ce malgré leur impayable bateleur déguisé en texan d’opérette, avec son argumentaire classé numéro un au top ten des hit parades de la parano occidentale : You Kaïdi! Kaïdi? Al Kaïda!
Monsieur Loyal a pourtant composé un programme consternant. Il aurait dû faire hurler de dépit le spectateur moyen et crever de honte les participants à ce show grotesque. Non. Que dalle… Les spectateurs massés sur les gradins inconfortables ne se plaignent même plus des clous et des échardes qui leur déchirent l’arrière-train, bâillonnés par la peur d’être exclus du chapiteau, hagards devant tous ces exercices de grand guignol pourtant éculés, terrorisés par le contenu affligeant du spectacle. A quoi bon gaspiller le moindre euro pour le minimum de confort exigible si le petit peuple (d’en bas) ne râle pas, trop subjugué par l’agitation frénétique des exécutants. Tous font du zèle: le tireur d’élite de la culture, l’équilibriste de l’éducation nationale, le montreur d’ours de l’assemblée (un humoriste tout au deuxième debré), l’homme-canon des finances qui dit Bercy quand il se vautre à coté de la cible, Miss AllôMairie, blonde et néanmoins dompteuse des éléphants de la défense… C’est tragique: même ces vieux jeux de mots moisis sur les défenses d’éléphants déclenchent l’hilarité.
Au cirque Jakady, les numéros les plus vendeurs restent ceux de l’inénarrable duo de clowns Sarkin et Raffaro. Ils n’hésitent devant rien, ressortent les blagues les plus poussiéreuses et les tours les plus éventés. Mais ça marche. Après “The Sécuritary’s Mystery Tour”, “Sangatte et sans reproche”, “Les Zakis Socios, numéro de contorsionnistes pygmées”, “Rions un peu avec Jean-Pierre Gaillard” et “L’écologie totale expliquée par Thierry Desmaret”, nos deux paillasses viennent de réactualiser le must du must des années Giscard : “Mon Pornographe tourne à 69 tours minutes”. Un débat sur “La violence? Bouuuuh! Mais c’est pêcher!” suit, animé par Lagaf’, avec Serge Dassault, Arnaud Lagardère et Jean Saint-Josse. Au cours de cette exhibition à grand spectacle, Raffaro fait un autodafé avec une pile de vieux Paris-Hollywood qui ont provoqué ces premières érections, pendant que Sarkin exorcise à grandes giclées d’eau bénite l’affiche jaunie de “Emmanuelle au Congo”, un vieux navet sur lequel il fantasmait dur l’année de son BEPC. Évelyne Thomas met fin à cet étalage d’hypocrisie en bavant face caméra : “le voyeurisme, c’est de très très mauvais goût, le racolage graveleux aussi, mais c’est mon choix”. La foule en délire applaudit et rit au signal du chauffeur de salle.
Plus que le réutilisation sans scrupule de ces épouvantails avachis, c’est le concept même du cirque Jakady qui est génial. Terminé les grandes parades pour gamins agités, oubliés les parcs d’attractions pour ados amorphes, voila le cirque pour vieux. Personne n’aurait imaginé il y a seulement un an qu’un cirque pour vieux puisse avoir le moindre succès. Et pourtant… Inutile de scruter vos calendriers, nous sommes bien au début du troisième millénaire. La science fiction la plus imaginative du vingtième siècle n’y a jamais pensé. Une société gérée par des vieux, avec des méthodes de vieillards et une mentalité de grabataires, pour contraindre un public de moutons dociles à rester sagement cloîtré dans un suicidaire système de pensée unique formaté par la trouille. C’est très fort. Sarkin et Raffaro ont juste oublié que les moutons sont des animaux à poils laineux… A poils laineux, à poils laineux, à poils!

Philippe Carrese pour Metro, Novembre 2002