Extraits inédits, à insérer dans la version longue du roman “le successeur”.


Fin du premier chapitre (débarquement des saintes maries)

- Tu vois, Elzéard, quelques fois, c’est vraiment inexplicable.
Elzéard a beaucoup de mal à articuler, étranglé par l’émotion.
- Mon Dieu!
- Et oui, tu as raison… C’est bien Lui.

 

CHAPITRE SUIVANT
Mauvais temps, aux Templiers avant l’orage…

An 1187 après Jésus-Christ, le 2 Juillet à Jérusalem,
Une épouvantable odeur rance a fait reculer les deux hommes lorsqu’ils ont passé le seuil de la boutique enfumée.
Le petit gros à la figure aplatie en serait bien ressorti aussitôt si le grand échalas en tunique blanche ornée d’une croix rouge qui l’accompagne ne l’avait rattrapé par le col, à la volée.
- Hé, le turcople, on reste là! On ne s’enfuie pas comme un larron.
- Mais, seigneur, c’est une abomination…
- Je suis d’accord avec toi, Haznar, mais j’ai besoin de tes services de traducteur pour la suite de la négociation.
- Laissez donc cette larve aller respirer dehors, je parle très bien l’hébreu, ainsi que votre dialecte, étranger.
Le vieillard à la peau basanée, tannée par le soleil de Judée, est apparu de derrière une couverture en laine colorée qui sert de séparation avec la réserve du gourbi. Courbé en deux, le vieil arabe s’approche en souriant de toutes les trois dents qui restent accrochées à sa mâchoire.
- J’étais sûr que ma proposition vous intéresserait, noble chevalier! Entrez donc!
- Tu peux sortir, Haznar. Attends-moi à côté de nos montures et, de par Dieu, que je n’ai pas à te récupérer dans la taverne d’en face.
En se glissant vers le fond de sa boutique enfumée, le vieil arabe essaie de rassurer le grand chevalier qui doit se courber pour accéder à la remise.
- Noble paladin, ce n’est pas l’alcool qu’on lui servira dans cet établissement qui lui fera mal. Vous savez, nous, les musulmans…
- Je sais… Sire, seigneur, monsieur?
- Appelez moi Malik, ce sera plus simple pour vous.
Alors que le gros traducteur Byzantin à face plate s’éclipse mollement avec un soupir de soulagement, l’homme à cape blanche ornée de la croix pattée rouge disparaît à la suite du vieux Malik, en se bouchant discrètement le nez.
- L’odeur un peu forte, c’est du Kalek. Vous en voulez?
- Du quoi ?
- Du Kalek, une spécialité de boulettes de foie de chèvre séché et mariné dans un sirop de lait de brebis. C’est très bon quand on a faim…
- Venons en au fait, sire Malik, je ne suis pas venu de Séphorie pour chercher du ravitaillement avarié. Vous avez, parait-il, en votre possession un écrit terrifiant, un secret d’une telle importance que vous êtes prêt à négocier. Alors négocions.
- Ne souriez pas niaisement, je crois discerner de l’incrédulité dans votre regard. Quand je vous aurai expliqué, vous regretterez peut-être de ne pas avoir uniquement acheté quelques provisions de Kalek pour vos troupes dans mon humble boutique. Ce que je détiens par devers moi peut vous créer misère et lamentation pour longtemps, seigneur. Vous tenez vraiment à voir ce …
- Arrête de palabrer, l’arabe, montre!
- Je vous prie, chevalier, appelez moi Malik! Pas l’arabe, surtout dit comme cela, le ton est désobligeant.
- Ne te montre pas arrogant, Malik, tu es sur le sol qui à vu crucifier Notre Seigneur…
- Ton seigneur à toi, Chevalier. C’est justement le propos.
Malik soulève deux jarres d’olives, les ripe contre un mur en pierres sèches et dégage une petite boîte en planches de cèdre sommairement clouées. Il l’ouvre précautionneusement. A l’intérieur, toute une série de parchemins roulés… Malik soulève la caisse poussiéreuse et la tend au Templier, toujours debout, raide comme un piquet malgré l’exiguïté et la hauteur de la remise.
- Tu lis l’hébreux, chevalier ?
Le Templier acquiesce en souriant.
- Ce sourire sur ton visage restera gravé dans mon humble mémoire. Je crois savoir que c’est ton dernier.
Le chevalier, agacé, pose la boîte en équilibre sur le haut d’un tonneau recouvert d’un amoncellement de peaux de moutons et en sort un des manuscrits. Il le déroule précautionneusement et commence à le déchiffrer, avec difficulté.
- Pas facile, n’est-ce pas, chevalier, c’est de l’hébreu comme on le pratiquait aux temps de ton prophète. Justement, les scribes parlent de lui sur ces documents.
Malik le marchand tourne le dos à son visiteur étranger et fait quelques pas vers un four fumant bâti dans le mur même de la maison. Il saisit dans un plat de terre cuite une boulette qu’il grignote lentement, tout en observant son hôte du coin de l’oeil. Le guerrier franc se décompose lentement. Malik, malin, en remet une couche.
- Surprenant, non ? Ces manuscrits ont été retrouvés dans des grottes près de la mer morte par un ermite en mal de refuge. Il paraît qu’il y en a encore des amphores pleines.
- Parjure, l’arabe, ce n’est pas possible!
- Et pourtant… Alors, chevalier, tu veux essayer un kalek avant ou on négocie tout de suite ?
- Au diable tes kaleks, c’est une imposture.
Le vieil arabe laisse le temps à son visiteur de déchiffrer quelques lignes de plus sur le papyrus racorni. Livide, le Templier reprend difficilement sa respiration.
- Qui, à part toi, a pu lire ces manuscrits ?
- Je ne suis pas sûr que l’ermite qui les a trouvé pouvait les décrypter. Dans ce cas, seulement deux hommes, dont ta noble personne, ont connaissance de ces écrits. Alors, chevalier, combien offres-tu pour cette apocalypse ?
- Voilà ce que je donne, vieux démon!
D’un geste précis et efficace, le Templier sort de son fourreau l’impressionnante épée en acier de Tolède dont la lame reflète une fraction de seconde les braises du four à kaleks. Dans un sinistre chuintement, la négociation entre les deux hommes tourne court. La tête de Malik décrit une courbe gracieuse dans l’espace enfumé de la remise. Elle roule sur le sol encombré avant d’aller se caler contre deux vases en cuivre qui sonnent un drôle de glas avec le choc.
Même détachée de son corps encore agité de soubresauts sanguinolents, la tête du vieil arabe affiche un sourire ironique qui laisse apparaître deux incisives et une molaire noircie. Les lèvres du négociant s’agitent encore dans un dernier réflexe. Fasciné, le Templier fixe obstinément la bouche de Malik. Il se précipite vers lui et se saisit du crâne du vieil édenté pour le monter vers son visage. Leur regard se croise une dernière fois…
- Qu’est-ce que tu as dis, vieux fou ? Répète, tu ne sais pas lire, c’est ça ?
Malik cligne des paupières, la commissure de ses lèvres s’écarte un peu plus.
- Qui est l’autre personne qui a pu lire les manuscrits ?
Un dernier éclair de malice traverse le regard du marchand, puis plus rien.
Avec une violence et une force qu’il n’arrive plus à contrôler, le Templier projette la tête de l’arabe dans le four à kalek qui se met à fumer de plus belle.
- Vieux chacal! Mais c’est la fin du monde !
Il s’empare de la caisse de manuscrits qu’il ferme rageusement et se dirige d’un pas alerte vers la sortie de l’échoppe encombrée.
La lumière de juillet l’aveugle un bref instant. Haznar est accroupi à l’ombre d’un muret de pierres sèches, à côté des montures qui attendent stoïques le prochain trajet sous la canicule de Palestine. Le turcople se relève lourdement et vient à la rencontre de son maître en souriant bêtement.
- Alors, seigneur, la négociation a été fructueuse ?
- Mes couilles, Haznar! On se casse d’ici, c’est la fin du monde.
Les deux hommes ont regagné la route de Nazareth par la porte de Damas, au nord de la ville sainte. Tout le long de la rue du Bazar, ils ont été acclamés une fois de plus, comme à leur arrivée, par une population hilare qui se pressait pour les voir passer, chacun y allant de son petit signe de la main, les enfants gesticulant quelques pas à l’avant des chevaux, quelques hommes se courbant cérémonieusement et leur adressant des “Yallah Ben Cleb” sonnants.
Ce n’est qu’une fois loin des remparts que le traducteur byzantin a essayé de sortir son maître Templier de ses sombres réflexions.
- Mais enfin, seigneur, allez vous m’expliquer ?
- Ne me gonfle pas, figure de souille, la situation est trop grave. Une fois arrivés à Séphorie, peut-être… Il faut que j’en parle avec Raymond de Tripoli et Gérard de Ridefort avant. Tu serais capable d’essaimer la nouvelle de Gaza à Sidon en moins de temps qu’il n’en faut pour digérer un kalek.
- Vous y avez goûté ?
- Une calamité par jour suffit, Haznar…
Haznar et son maître sont remontés à vive allure vers le lac de Tibériade, faisant galoper leur chevaux à la limite de l’épuisement. L’équipage a dû mettre pied à terre pour contourner discrètement les campements des hommes de Saladin, disséminés autour de la butte de Hâttin, au grand dam du turcople assoiffé. Sa caisse en planches de cèdre fermement calée sous le bras, tenant sa monture par la bride, le Templier a fait taire son traducteur par deux fois, d’un geste vif
- Tu manges trop, Haznar. Regarde dans quel état tu es. L’armée de Saladin tient tous les points d’eau de la région, tout cela est de très mauvaise augure. Nous nous abreuverons une fois arrivés.
Haznar s’est laissé tomber sur ses fesses molles, désespéré.
- Je n’y arrive plus, seigneur… Laissez-moi là…
- A ton bon vouloir!
Le Templier a sorti son épée encore maculée du sang de Malik le marchand et l’a dirigée vers l’aorte de son traducteur dont le visage plat est passé instantanément de rouge vermillon à blanc d’ivoire.
- Même ne sachant rien, tu en sais déjà trop, je ne peux te laisser en vie…
Le turcople s’est immédiatement relevé, a saisit son cheval par la bride et est reparti d’un pas alerte.
- Vous avez raison, seigneur, nous boirons une fois à Séphorie.
Philosophe, le Templier a rengainé son arme. C’était pourtant une bonne occasion, pour lui, de se débarrasser de cet imbécile envahissant. Jetant un oeil vers la colonne de poussière dégagée deux collines plus loin par deux cent cavaliers arabes en marche vers Hâttin, il s’est dit que les occasions de bavure ne devrait pas manquer dans les jours à venir.

Le ciel est rouge sang, le soir tombe. Une étrange lueur colore les visages de teintes chaudes. Quand ils ont entendu le pas lourd des montures, quelques indigènes sont sortis des gourbis sommairement installés tout autour de la forteresse templière. Une haie d’honneur s’est rapidement formée autour des deux cavaliers. Et une fois de plus, le Templier et son traducteur sont longuement salués par la foule rassemblée le long du chemin empierré menant au pont levis du Krak de Montredon.
- Hailtaï! Hailtaï!
- Yallah ben cleb…
Toujours droit comme un cyprès malgré les courbatures dues à sa chevauchée sous la canicule, le Templier se retourne vers le turcople.
- Mais enfin que disent-ils, Haznar?
Haznar a un moment de doute et de réflexion. Il répond à son seigneur tout en rendant d’un geste large son salut à un berger arabe venu s’incliner devant lui.
- Ils nous souhaitent la bienvenue, Maître.
- Il faudra que tu m’apprennes quelques mots d’arabe pour que je puisse leur répondre.
- Je n’y manquerai pas, lorsque nous aurons un peu plus de temps!
Un gosse aux cheveux crépus fait rapidement le tour des deux pur sang et vient se placer entre la porte de la forteresse et l’équipage. D’un geste rapide, il tourne le dos, se penche en avant et soulève sa tunique sur son dos, présentant son cul aux deux hommes. Il part en courant, jubilant.
- Ne me dit pas que ça aussi, c’est un signe de bienvenue!
Haznar, rouge comme une pivoine, regarde le gamin se fondre dans la foule autour d’eux.
- Vieille coutume… Vieille coutume…
Le bruit des sabots sur le bois du pont-levis va résonner sur les murailles de la forteresse. Aussitôt franchi, le Templier fait signe aux deux arbalétriers en faction de remonter les chaînes et d’interdire tout accès au château. Quelques torches éparses éclairent faiblement le dédale des chemins de terre battue qui mènent aux différentes tours de garde.
- Tu peux disposer, Haznar. Demain, à l’aube, ici même, prêt à repartir. Essaie de ne pas trop te saouler, j’aurais probablement encore besoin de tes services.
Un sourire illumine le faciès ingrat du turcople, enfin libéré de ses fonctions. Il descend lourdement de sa monture et la tire par les rennes en direction de la cantine du lieu. Boire, enfin, et autre chose que l’eau croupissante des oueds et le lait rance de brebis.
- Haznar? Que veut dire exactement “Yallah, Hialtaï”
Le byzantin ne se retourne pas. Après une hésitation embarrassée, il crie:
- Longue vie à toi, Grand Maître!
- Nous ne sommes pas leurs maîtres, Haznar.
- Ils ont une longue tradition d’accueil… Vieille coutume, vieille coutume.
Le traducteur disparaît dans la taverne enfumée et bruyante.
Gérard de Ridefort est penché sur la grande table en pierre de la salle d’audience. Une simple bougie éclaire les parchemins étalés devant lui. Mais son air réjoui contraste avec la consternation affichée du Templier debout face à lui, toujours au garde à vous.
- De par Dieu, Elzéard de Beaufort, détendez-vous un peu. Asseyez-vous donc…
- Mais, monseigneur, vous ne vous rendez donc pas compte!
Gérard de Ridefort relève la tête et sourit à son chevalier encore affublé de sa cape blanche à croix rouge pattée patinée par le soleil et la poussière du désert.
- Je me rends parfaitement compte, Elzéard…
- Vous voulez dire par là que ce sont des faux ?
- Ces parchemins sont rigoureusement authentiques.
- Alors c’est la fin du monde…
- Pas du tout, Beaufort. Réfléchissez une minute et ne vous laissez pas déstabiliser par votre émotion. Ce n’est que le début de notre gloire, Templier.
Gérard de Ridefort se lève, triomphant, et se dirige vers la grande cheminée où un maigre feu de branches éparses n’arrive pas à réchauffer une marmite remplie d’un brouet indigeste.
Elzéard de Beaufort n’en croit pas ses yeux.
- Mais, Grand Maître! Vous apprenez que notre Seigneur le Christ tout puissant est mort à soixante dix ans en menant une révolte contre l’envahisseur romain à Massada, que sa descendance s’est expatriée vers les terres d’Occident afin de prêcher sa parole… Rendez-vous compte, sa descendance!
- Justement, Elzéard. Voilà enfin la preuve que toute cette comédie montée depuis des siècles n’a été inventée que pour légitimer et asseoir le pouvoir sans fondement réel d’un empereur romain en mal de crédibilité.
- Parjure, monseigneur, vous rendez vous compte que l’on a pendu, brûlé, excommunié, exécuté pour des propos cent fois moins blasphématoires.
Gérard de Ridefort lance le parchemin qu’il tient entre ses mains en direction de son Templier. Celui-ci le rattrape in-extremis et le pose sur la table comme s’il s’agissait d’un objet maudit.
- Vous êtes trop émotif, Beaufort. Avec ce document, vous êtes l’homme le plus puissant du monde. Vous détenez là le moyen de faire chanter le pape lui même. Vous ne réalisez pas ? C’est un trésor inestimable, le début de notre règne.
Elzéard, épouvanté, se signe d’un geste vif.
- Mais vous êtes donc obtus à ce point ? Ce geste ne veux plus rien dire, Beaufort. Vous l’avez lu vous-même sur les manuscrits. Il n’est pas mort sur la croix.
Et le Grand Maître des Templiers éclate d’un grand rire sonore. Il se dirige vers l’ouverture percée dans le mur par laquelle il regarde, méprisant, les pèlerins exténués, entassés au pied du Donjon, avachis les uns sur les autres pour lutter contre le froid des nuits du désert de Samarie.
- S’ils savaient, ces pauvres naïfs! Tant de sacrifices pour un leurre. Les musulmans ont donc raison, une fois de plus. Jésus était bien un prophète, mais pas le prophète.
- Qu’allons nous faire ?
- Nous ferons comme prévu, chevalier. Cet âne de Raymond de Tripoli veut absolument en découdre avec les troupes de Saladin. Nous n’avons plus d’eau, ni ici, ni nulle part. Demain, aux aurores, mes troupes se dirigeront vers le puits de Hâttin, et si Dieu le veut…
Gérard de Ridefort éclate de rire à nouveau.
- Si Dieu le veut… Dieu…
Le Grand Maître efface d’un coup toute trace de jubilation sur son visage ridé et halé.
- Vous allez retourner en terre de Provence, chevalier. Retrouvez le descendant, le sang royal, protégez le de toutes vos forces. C’est lui, notre avenir!
- Pourquoi en terre de Provence ?
Gérard de Ridefort arpente la pièce en silence puis vient se rasseoir en face d’Elzéard, plongé dans le décryptage de ses manuscrits.
- Il y a quelques années, dans le port de Massalia, deux heures avant d’embarquer sur une des nefs qui nous menait ici, en terre sainte, un illuminé, un mystique, nous a harangués en nous traitant d’assassins, d’hommes perdus, de combattants de l’inutile. Je m’en rappelle très bien. Avant d’être pris par la garde et pendu à la tour de vigie du port pour l’exemple, l’homme nous a raconté une invraisemblable histoire de fils de Dieu habitant au sommet d’une colline, entre la plaine de la Crau et la Durance, un bourg situé à quelques lieux de la cité Massaliote. Cet homme a raconté précisément toute l’histoire écrite sur ces parchemins. Il savait… Il en est mort.
Le Grand Maître des Templiers cesse de sourire d’un seul coup. Il plonge son regard dans celui de son confident.
- Va et retrouve le Successeur, Elzéard. Si c’est lui, il en a forcément les preuves. Ces preuves sont notre trésor… L’avenir du monde, Elzéard.
Le Templier, déstabilisé, se lève lentement, rassemble les manuscrits qu’il range dans la petite caisse en pin et salue son maître, grave. Elzéard de Beaufort fait quelques pas pour sortir de la grande salle obscure. Arrivé sur le pas de la porte, il se retourne vers Ridefort.
- Qu’y a t-il, Elzéard ?
- Quelqu’un d’autre a lu ces manuscrits, Grand Maître. Malik le marchand de Jérusalem n’a pas eu le temps de me dire qui. Si la nouvelle se répand, nous sommes perdus, c’est…
- C’est Saladin, Elzéard.
Beaufort, déjà blanc-lait-de-brebis-caillé, pâlit un peu plus.
Gérard de Ridefort s’approche de la cheminée, y décroche le crucifix en bois rare accroché sur la hotte et le jette parmi les branches incandescentes du foyer.
- Que toute cette supercherie nous serve au moins à ça: nous réchauffer une dernière fois. Saladin m’a fait venir aujourd’hui à Nazareth, dans le plus strict secret. Il m’a raconté ces manuscrits, il m’a expliqué quantité de choses que j’ignorais…
Un sifflement discret suivi d’un craquement dans l’âtre attire son regard. Le Grand Maître s’effondre sur une chaise en bois et regarde la croix qui commence à s’enflammer, fasciné, comme hypnotisé.
- Sais-tu par exemple que la ville de Nazareth n’existe que depuis l’an 250 après notre… Enfin, après lui!
Ridefort jette un regard sur la sculpture du crucifiée. L’effigie du Christ en croix crépite, comme en écho, sinistre.
- Jésus, le Nazaréen… Et pas Jésus de Nazareth, Elzéard. Les traducteurs de l’empereur Constantin ont divulgué n’importe quoi. Ou tout au moins, ce qui arrangeait l’empereur Constantin lui-même. Supercherie, vanité, la recherche du pouvoir fait des ravages, Templier.
Un silence pesant s’installe dans la pièce. Le Grand Maître fait un signe las de la main vers son chevalier.
- Pars maintenant!
Elzéard hésite et l’apostrophe une dernière fois.
- Avant de relier Saint Jean d’Âcre pour embarquer, j’aimerais simplement savoir une dernière chose. Vous parlez l’arabe ?
- Oui, Elzéard, pourquoi ?
- Et bien , que signifie donc “Yallah, Hialtaï”
Gérard de Ridefort, offensé, se lève brutalement en dégainant son épée. Il se rend immédiatement compte de la naïveté de son hôte et lui sourit en rangeant son arme.
- Ça veut dire “ Bande de sodomites!”
- Ah… Et “Ben cleb”
- Fils de chien, Elzéard. Pourquoi ?
- Pour rien, ça doit être une vieille coutume d’ici ! De par Dieu, Seigneur, et même si ce n’est pas le bon Dieu, ou du moins pas le vôtre, je retrouverai le Successeur, et le protégerai de toutes mes forces! De par Dieu!
Et Elzéard de Beaufort s’en va d’un pas décidé, descendant deux à deux les marches de bois vermoulues et mal ajustées qui mènent vers la cour des gardes arbalétriers. Il n’entend même pas les derniers mots désabusés de Gérard de Ridefort.
- Le bon Dieu ! Mon pauvre Elzéard, c’est bien là, tout le problème. Celui qui est le bon pour eux n’est pas le bon pour nous. Et pourtant c’est le même.
Le maître des Templiers tend une oreille distraite lorsque son chevalier se ramasse la gueule sur l’avant-dernière marche de l’escalier. Il soupire, las.
- Et cons comme on est, nous allons nous détruire à cause de ce Dieu-là…


La silhouette brinquebalante du turcople vacillant sur son cheval se découpe depuis peu sur le ciel devenu jaune pâle. La nuit a du mal à finir. Les créneaux de la muraille d’enceinte de Saint Jean d’Âcre apparaissent enfin, enluminés par les premiers rayons du soleil levant.
Elzéard de Beaufort, consterné, suit de près son traducteur byzantin. Celui-ci était tellement saoul lorsqu’il l’a récupéré au fin fond de la cantine enfumée du krak de Montredon que le Templier a préféré faire le voyage derrière lui, pour pouvoir le ramasser en cas de chute. Sage précaution.
Les ombres encore immenses d’Elzéard et de son serviteur s’étalent sur les caillasses de la route qui mène jusqu’à l’entrée sud de la ville portuaire. Cinq heures de galop ininterrompues. Les deux cavaliers sont partis de Séphorie vers trois heures du matin pour rejoindre le port de la ville d’Âcre sans risquer de rencontrer quelque représentant des sentinelles de Saladin.
Et Haznar s’est déjà étalé trois fois dans la poussière. Sa dernière chute l’a complètement réveillé.
Un hennissement. Le cheval d’Haznar fait un écart, son cavalier se rattrape de justesse à la bride, à deux doigts du vol plané. Il reprend son équilibre très difficilement, couinant et pestant comme un charretier hispanique. Un groupe d’hommes dépenaillés est installé au beau milieu du chemin, en guenilles. Leur visage et leur corps sont en partie masqués par des voiles et des tissus déchirés d’une couleur indéterminable. Les deux cavaliers arrivent à leur hauteur. Une silhouette se détache lentement de l’amalgame humain. Le plus vieux des lépreux se lève et s’approche à petits pas du traducteur qui a du mal à tenir sa monture tranquille devant cette apparition cadavérique. La palabre s’avère pénible, une fois de plus. Haznar semble désemparé.
- Tu as des problèmes, Haznar ?
- Non, non…
- Que veulent ils ?
- Rien… Heu, je sais pas…
- Comment ça, tu ne sais pas ?
- Ces hommes parlent un dialecte du nord et je …
- Démerde-toi, Haznar, tu m’as gonflé! C’est toi, l’interprète, ici.
Le turcople s’agite, fait de grands gestes avec les bras. Un autre des lépreux contourne la première monture et se dirige vers Elzéard.
- Noble étranger, la maladie et la famine nous contraignent à vous rançonner.
- Mais c’est énervant. Vous parlez donc tous notre langue ?
- De plus en plus, noble étranger. Nous vous avons suffisamment sur le dos, vous, vos pèlerins, vos croisés et vos textes sacrés pour commencer à pratiquer quelques rudiments de vos dialectes…
Le lépreux se saisit de la bride du cheval d’Elzéard.
- Nous ne pourrons vous laisser accéder à la ville d’Âcre qu’en échange d’un peu d’argent, puisque vous semblez n’avoir aucune nourriture sur vous.
Elzéard se dégage d’un coup de renne brutal. La ruade de son cheval fait vaciller le mendiant qui garde bizarrement son équilibre. Le Templier n’a pas complètement sorti l’épée de son fourreau que déjà, une vingtaine d’autres gueux hirsutes sortis d’on ne sait où envahissent la route, des cannes de bois et des gourdins tendus à bout de bras.
- Noble étranger, dans votre situation, l’héroïsme n’est pas de mise. Mes compagnons n’ont plus rien mangé depuis bientôt deux jours…
Un des lépreux lâche un rot difficilement étouffé. Sans sourciller, le chef de la bande continue sa rhétorique.
- Enfin, la plupart d’entre eux… Ton argent, étranger, ou nous vous empalons sur le champ.
Haznar blêmit et cherche à toute pompe autour de lui. Il n’y a que sable, rocher et caillasse. Aucun champs en vue. Agacé, Elzéard interrompt les recherches de son traducteur.
- “Sur le champ”, c’est une expression, Haznar! C’est surtout l’allusion au pal qui devrait t’inquiéter.
Un mendiant à ses pieds exhibe un pieu de deux mètres de haut. Elzéard réfléchit rapidement alors que son traducteur affolé, en sueur, se tourne vers lui, son visage rond et plat affichant un bizarre rictus de réel désespoir. Le Templier pointe son index vers son compagnon de route.
- Je vous donne mon turcople.
Haznar bafouille.
- Maître, vous… Mais vous n’avez pas le droit de …
- J’ai tous les droits, Haznar. Ma mission est bien trop importante pour que je perde la moindre minute avec ces arab…avec ces miséreux. Débrouille-toi pour leur expliquer, c’est toi le traducteur, pas moi.
Le Templier se retourne vers le lépreux à ses pieds qui reste perplexe.
- Noble étranger, nous n’avons que faire d’un traducteur, je comprends déjà votre dialecte et…
- Je vous accorde que comme traducteur, mon compagnon n’est pas une affaire, mais je suis sur qu’Haznar fera un esclave de bon rapport. Et vous pourrez tirer un bon prix de sa monture.
Le lépreux fait un petit signe en direction de sa meute. La bande de mendiants se précipite et désarçonne immédiatement le pauvre Haznar qui se met à hurler de terreur.
- Elzéard… Elzéard…
La silhouette du turcople disparaît au milieu des guenilles qui s’égaillent et virevoltent autour de lui.
- Elzéaaaa…aaaard… Bordel, tu as… Tu as pas le droit, enculééééé…ééééé!
Le Templier dégage son cheval de ce groupe agité et s’apprête à reprendre la route en direction de la forteresse d’Âcre. Le négociateur s’adresse à lui une dernière fois.
- Noble étranger, je ne saisi pas encore toutes les nuances de votre langage. Que signifie “Elzéaaaaaa…aaard” et “enculééééé…ééééé” ?
- Vieille coutume, vieille coutume… Vous, vous diriez plutôt quelque chose comme “Yallah, Hialtaï”
Offensés, les derniers mendiants encore inactifs sur le bord de la route se précipitent sur Haznar pour le rouer de coups. Certains, visiblement intéressés par l’aspect récréatif de cette rencontre matinale se jettent dans la cohue, bandant comme des cerfs en rut, et agitant leur piques au bout de leurs bras décharnés.

A dix heures trente, en ce matin du 4 Juillet 1187 Elzéard de Beaufort embarquait sur une galère en direction de la terre franque, serrant fort contre lui ce coffret en bois de pin contenant les clefs de sa destinée.
Le 4 Juillet 1187, les Templiers étaient décimés sur les contreforts de la butte de Hattin, contraints à abandonner le royaume de Jérusalem à Saladin. Tous les hommes de Gérard de Ridefort furent décapités. Ce dernier échappa curieusement à ce sort funeste … On parla de trahison, de compromission… Simplement, Gérard de Ridefort savait.


CHAPITRE PROVENçAL

Voyage au centre du triangle sacréAigues-Morte, 29 Août 1187 après Jésus Christ.
Après une traversée épique marquée par une tempête inattendue, violente et dévastatrice au large de Chypre, et une série de lames de fond consécutives à un réveil trop brutal du Stromboli, la galère partie de Saint Jean D’Âcre deux mois plus tôt débarqua un Elzéard de Beaufort fourbu et en piteux état dans le port d’Aigues-Morte encore en construction. Cinq minutes à peine après avoir enfin mis le pied sur la terre ferme, il fut contacté par un drôle de petit moine aussi large que haut, puant l’ammoniaque et la poussière de cave moisie. L’ecclésiastique odorant se présenta sous l’appellation de “Frère Siméon”, et ne dit plus un mot jusqu’arrivé à l’intérieur du cabaret de la potence, un bouge sommairement installé dans une vieille remise, à proximité des remparts tous neufs de la cité portuaire fortifiée.
- C’est ici!!
La pièce voûtée est terriblement enfumée, un véritable cauchemar de charbonnier. Attablés dans un coin obscur, quatre hommes hirsutes fument une drôle d’herbe à l’odeur pas désagréable du tout. Un sourire agaçant figé au coin de ses lèvres pourpres, le moine a traversé tout l’espace d’un pas alerte et désigne une ouverture dérobée, au fond de la sombre salle principale de l’auberge. Elzéard s’arrête net sur le pas de la porte et dégaine son épée sous le regard blasé des quatre consommateurs aux cheveux noirs de jais et à la peau matte avachis devant des bolées de houblon fermenté. Elzéard s’inquiète:
- Frère Siméon?
Le petit moine a déjà disparu dans le réduit.
- Frère Siméon! Je ne vous suivrai qu’à la condition que vous m’expliquiez…
Le choeur des vierges poilues intervient.
- Hurle pas comme un jobastre, Templier. De toute façon, il est sourd, Siméon!
- Comme un pot!
- Mais ça se peut pas, Pablito! C’est pas sourd, un pot!
- Co…com…commen… comment t’t’tu l’l’lle sssait, t’t’toi, qu’qu’qu’ queueue c’est sssourd, uuun p’p’pot ?
Les quatre clients patibulaires de l’auberge ont parlé chacun à leur tour, attendant patiemment que chacun ait fini sa réplique, comme dans une pièce de théâtre en début de répétition. Frère Siméon réapparaît et tire Elzéard par la manche sans se soucier de l’épée sortie de son fourreau.
- Par ici, noble chevalier!
Le noble chevalier disparaît dans la remise alors que les quatre basanés, dont deux sont certainement jumeaux, reprennent leurs minables joutes verbales.
- Il est sourd mais il est pas muet, le frère Siméon.
- Ho, Pablo! Personne a jamais dit qu’il était muet, le frère Siméon…
- M’m’moi, eeeen t’t’tout c’c’ccccas, jj’j’euuu l’ai j’jjjj’jam’mmais d’d’dit!
- Toi, Felipe, le temps que tu arrives à la fin de tes phrases, tout le monde à déjà oublié le début!
La petite porte mal ajustée se referme alors que Frère Siméon allume une torche bricolée à l’aide d’une branche morte et d’un morceau d’étoffe imbibé de goudron. Dans la salle d’auberge, les quatre gitans attablés continuent leurs spéculations.
- M’m’moi, j’j’j’eeee…
- Toi, tu devrais surtout faire attention quand tu bois, parce que même quand tu bois, tu bégayes, et tu t’en mets partout.
- Détourne pas la conversation, Juan! Il est sourd mais il est pas muet, le frère Siméon!
- Il est pas muet mais il est très con, le frère Siméon!
La porte de la remise se rouvre à nouveau sur la robe de bure. Sa torche fumante tenue ferme dans ses petites mains grassouillettes à deux phalanges par doigt, le moine dévisage les quatre manouches, méprisant.
- Il est très con et il vous emmerde, le frère Siméon!
Juan attend que la porte se referme pour marmonner.
- Et donc, c’est bien ce que je disais, il est pas sourd, le frère Siméon!
Elzéard, courbé pour ne pas toucher de la tête les poutres vermoulues, a du mal à s’accoutumer à l’obscurité du lieu. Son attention est attirée par une étrange lueur qui éclaire le fond de la remise. Là, un homme est accroupi, penché sur le corps étendu d’un vieillard maigre comme un clou, selon toute apparence au bout du rouleau. Mais mis à part la torche artisanale du moine, dont les relents d’huile brûlée rajoutent à l’odeur insupportable dégagée par le moine lui-même, aucune source de lumière n’est visible.
Alors qu’Elzéard se demande comment ce prodige lumineux est possible, et quelle manigance est derrière cet artifice, l’homme accroupi se retourne, calme. Son regard est clair, il parle doucement. Un sourire serein illumine son beau visage.
- Je t’attendais, Elzéard.
Le Templier serait volontiers parti en courant, pour plonger dans le Rhône et rejoindre la Palestine à la nage. Mais pétrifié, subjugué, Elzéard ne dit plus rien. Le Successeur est bien là, devant lui. Et plus rien ne sera jamais comme avant.



Les sept cavaliers sont arrivés à l’embarcadère de Vauvert depuis une bonne demi-heure. Les chevaux attendent, à l’ombre d’un bosquet touffu de tamaris.
Tout au long du trajet, Juan, Pablo et Pablito, les deux jumeaux, et Felipe le bègue ont continué leurs palabres ineptes. Au menu de ces verbiages inutiles, la cacophonie provoquée par les flamands roses en vol groupé (deux représentants de ces volatiles, pas assez véloces, ont servi de repas lors de la pause faite il y a deux heures), le vacarme insupportable et permanent des cigales déchaînées, la qualité exécrable de l’alcool frelaté proposé par le patron du cabaret de la potence (son cadavre a été incinéré et ses cendres dispersées dans les marécages de la sortie de la ville, pour éviter toute propagation de sa maladie, forcément contagieuse).
La conversation s’est terminée en eau de boudin avec une embardée sur lll’leuuu p’ppp’prrrix demanddd…ddééé par lle pppassss, par le passss, ppparrr llle passsss…… Cet échange vocal là s’est rapidement conclu à cause du nombre de “p” et de “s” contenus dans le “prix proposé par ce passeur”, phrase absolument impossible à prononcer pour le bègue de la troupe.
Frère Siméon n’a pratiquement rien dit, si ce n’est “à table”, lorsque les flamands roses ont été suffisamment cuits.
Elzéard n’a pas cessé de répéter, hébété, “Alors, c’est donc vous”…“Alors, c’est donc vous”, chaque fois qu’Emmanuel de Vernègues se tournait vers lui. Ce dernier ne s’est pas énervé une seule fois, malgré le côté répétitif et agaçant des propos du Templier.
Puis, la petite troupe est arrivée à proximité de l’embarcadère du bac. Maintenant les sept compagnons attendent patiemment le retour sur cette berge d’un passeur épais comme une porte de château-fort aux prises avec un courant retors et des clients radins qui marchandent âprement le tarif de leur trajet d’une rive à l’autre du Rhône, sur l’embarcadère d’en face.
- Seigneur ?
- Pas de ça, Elzéard! C’est un bon moyen pour qu’on se mettent tous sur la gueule d’ici quelques décennies. Appelle-moi Emmanuel, comme tout le monde…
- Mais… Bon…Si vous voulez… Comment saviez-vous que j’allais arriver ce…
- Ton maître Gérard de Ridefort m’a envoyé un messager sarrasin qui a mis deux fois moins de temps pour venir jusqu’ici à cheval que toi sur ta galère. Tu as toujours les manuscrits sur toi ?
- Je ne les ai pas lâchés une seule seconde.
Elzéard sort de dessous sa tunique la petite boîte en pin, solidement fermée par un amas de ficelles diverses, et la tend à Emmanuel en s’inclinant respectueusement.
- Voila, seigneur!
Un relent de fosse à purin et une admonestation sans atermoiement possible atteignent le croisé de plein fouet. Quel drôle de timbre de voix, ce moinillon.
- Tu es borné ou quoi, ne l’appelle pas “Seigneur”, il t’a dit.
L’arrivée du moine à proximité gâche singulièrement la magie de l’instant. Une épouvantable odeur de transpiration se mêle maintenant aux précédentes insupportables effluves dégagées par le frère Siméon. Celui-ci regarde la petite boîte en pin avec un intérêt suspect et affiche un étonnant sourire de faux-cul. Elzéard fait un pas de côté pour s’écarter de ce boucan alors qu’Emmanuel, contrarié, se retourne vers l’ecclésiastique.
- Frère Siméon, ton dernier bain remonte à combien de mois ?
Le moine rigole.
- Je compterais plutôt en année, je dirais trois, peut-être quatre.
- Dis plutôt que tu n’as plus touché la moindre goutte d’eau depuis ton baptême…
Siméon s’approche un peu plus du successeur, agité d’un rire nerveux.
- Bien vu, Emmanuel! Ah, le baptême… Une nouvelle vie qui commence.
- Mon brave Siméon!
Emmanuel donne une grande claque dans le dos du moine qui, déséquilibré, les sandales glissant sur la boue de la berge, fait de grands moulinets avec les bras. Siméon plante son talon entre deux ronces et fait un demi-tour catastrophique sur lui-même. Une lueur de panique traverse son regard. Le successeur ne lève pas le petit doigt pour l’aider. Le moine tombe à la renverse dans le fleuve, en hurlant comme une oie effrayée. Emmanuel coince la petite boîte entre son bras et son aine et met ses mains en porte-voix pour crier:
- Une nouvelle vie commence, Siméon!
Le Templier s’approche du bord.
- Mais Seigneur, il va se noyer.
- Elzéard!…Je t’ai déjà dit, ne m’appelle pas “Seigneur”.
Le courant entraîne rapidement le moine dont les cris se mêlent d’étranges bruits d’ablution forcée. Emmanuel de Vernègues regarde le frère Siméon s’éloigner de la berge sans aucun remords.
- Si tu te sens de la compassion, Templier, tu peux toujours essayer d’aller le repêcher, tu en profiteras pour récupérer ta bourse. Il l’a dissimulé sous sa ceinture.
- Comment ça ?
- Le frère Siméon t’a subtilisé toutes tes économies pendant que nous déjeunions, tout à l’heure. Ce n’est pas son premier larcin. Mais c’est la goutte qui fait déborder le Graal. De toutes façons, je ne supportais plus son odeur pestilentielle.
- Mais il va mourir!
- Je lui ai beaucoup donné, et il trouve encore le moyen de me tromper. Je n’admets pas qu’on me trompe, c’est tout.
Emmanuel détourne son attention vers le passeur dont le bac est maintenant au milieu du fleuve. Le successeur remonte vers l’embarcadère. Elzéard fait un signe au bègue pour que celui-ci envoie une corde au moine malheureux dont on ne voit plus que la tonsure ressortir des flots par intermittence.
Quelques instants plus tard, le successeur entame une négociation serrée avec le passeur alors que frère Siméon est extirpé des eaux tumultueuses du fleuve par les quatre gitans hilares. Pablo et Pablito lui tendent une main fraternelle pour l’aider à se remettre sur ses pieds. Le moine peste comme un demeuré, crache le contenu de ses poumons et reprends difficilement son souffle. Un étrange rictus lui déforme le bas du visage. Elzéard se penche vers la ceinture de sa robe de bure dégoulinante.
- C’est donc vrai, vous m’avez subtilisé ma bourse lors du…
- Ta gueule, mécréant!
Le moine se précipite sur le Templier et lui arrache son épée en le bousculant. Elzéard se retrouve le cul, par terre, désarmé. Frère Siméon, le visage écarlate, les veines gonflées de rage, se met alors à courir en hurlant vers Emmanuel de Vernègues, la lame d’acier dressée au dessus de sa tête et prête à retomber pour occire le diable réincarné.
- L’Antéchrist! C’est l’Antéchrist!
L’épée maintenant tendue droit devant lui, le moine hurleur passe à grandes enjambées entre les tamaris et les chevaux surpris par cette incursion bruyante et désordonnée. Le plus calmement du monde, Emmanuel se retourne et foudroie l’agité mystique du regard. Le moine arrête instantanément sa course folle et meurtrière, respirant bruyamment.
Le face à face immobile est de très courte durée. Le moine a juste le temps de bramer un dernier “Fils de Satan” avant que le pur sang d’Emmanuel, dressé sur ses pattes avant, ne lui envoie violemment ses deux sabots arrières dans les côtes. Une véritable catapulte. Tous les témoins de la scène ont clairement entendu les os du moinillon se briser. Siméon se retrouve à nouveau propulsé vers le fleuve où il disparaît dans un plongeon très peu académique. Cette fois, sa tonsure ne réapparaît plus. Le Successeur casse le silence pesant qui suit l’incident.
- Et bien, Templier, dans l’aventure, tu perds non seulement ta bourse mais aussi ton épée. Je t’avais bien dit de laisser ce misérable se noyer. Tu ne m’as pas écouté.
- C’est que je…
- La conversion de ce suppôt du Vatican à ma cause m’était suspecte depuis le début. La vue de tes manuscrits a simplement précipité les événements. C’est le troisième espion envoyé par Clément 3 (?) pour m’éliminer. Les deux premiers ont été discrètement écartés par mes quatre cavaliers, et il y a peu de chance qu’on retrouve un jour leurs cadavres. Il est temps de nous organiser. L’aide de ton ordre devient indispensable, Templier.
- Je suis à vous, corps et âme, de par Dieu.
- Comme tu dis, Elzéard! De par Dieu! Allez, tous sur le bac. On rentre à la maison.

Vernègues est une petit bourg paysan composé de quelques masures en pierres sèches accrochées tout en haut d’une colline escarpée, à une petite heure de trot de Salon, vers l’est.
Après avoir laissé les quatre cavaliers gitans regagner l’enceinte de la ferme familiale fortifiée , édifiée dans un vallon à deux lieues du hameau, Emmanuel a emmené Elzéard voir le soleil décliner sur les Alpilles, depuis la tour de guet bâtie au milieu du plateau désertique qui surplombe les dernières maisons du village.
La chaleur de cette journée d’août a été harassante. Pas un souffle d’air. Même les hirondelles ont l’air exténuées, volant en rase motte, recherchant désabusées un dernier insecte avant de rentrer au nid. Les criquets ont pris la place des cigales depuis peu, beaucoup plus discrets que leur copines diurnes. Un lièvre s’égaye dans les grandes herbes jaunies qui tapissent le sol aride. Le rongeur aux oreilles tombantes vient de traverser trois fois de suite l’espace qui sépare les deux vieux oliviers au pied de la tour. Malgré la température ambiante, il est encore animé de pensées lubriques, au grand dam de sa camarade de jeu qui visiblement commence à en avoir plein les pattes.
L’astre se couche là-bas, quelque part derrière les Baux, la brume s’estompe et les contours violines des chaînes de montagnes alentours commencent à se découper sur le ciel rougeoyant. Emmanuel est accoudé à la rambarde en pierres de Rognes qui fait le tour de cette construction déjà ancienne. Elzéard est abasourdi par la solennité du paysage. Après quelques minutes de contemplation béate, le Templier se retourne vers son hôte, interrogateur.
- Pourquoi ici, Emmanuel ?
- Ma famille s’est installée sur ces terres depuis que nous sommes arrivés de Palestine. Regarde là-bas…
Le successeur désigne du doigt une longue crête illuminée par les derniers rayons du couchant, qui barre l’horizon, loin vers le sud, vers Massilia.
- C’est la Sainte Baume. C’est là, dans une grotte, que mon aïeule est allée se réfugier à la fin de sa vie. Et là…
Le lièvre jusque là infatigable s’arrête net et relève les oreilles, puis disparaît dans le premier terrier venu, paniqué. Les criquets se taisent instantanément. Un tremblement presque imperceptible remue le sol de dalles sous les pieds des deux hommes. Le Templier est surpris, déstabilisé, mais Emmanuel, imperturbable, continue sa description des lieux. Les bestioles reprennent les unes après les autres leurs activités du soir alors que le successeur pointe son index vers l’ouest. On distingue au loin les étendues saumâtres de la Camargue, bien au-delà d’un vallon qui surplombe le pays de Salon.
- … Et là-bas, les Saintes-Maries-de-la-mer, là où ils ont débarqué. Là où ils ont rencontré les premiers gitans. C’est depuis ces temps reculés que ces hommes nous servent de garde du corps. Des nomades, sans soucis de territoire à défendre, de propriété à conquérir. Un peuple généreux, Elzéard.
Elzéard repense à la conversation qu’il a eue en chemin avec les quatre cavaliers, dévoués corps et âmes à leur maître. Tous les descendants de Jésus le Nazaréen ont eu pour milice privée une garde rapprochée de quatre tueurs sans peur. Quatre cavaliers de l’apocalypse, en quelque sorte…
- …En quelque sorte, Elzéard!
Emmanuel se retourne et montre un sommet dont on ne distingue qu’un petit bout derrière la chaîne du Luberon, au nord.
- Là-haut, c’est le mont Ventoux… Une montagne sacrée, un sanctuaire, Joseph d’Arimatie y a fait bâtir une chapelle, et y a déposé des reliques. Entièrement pillée par une légion de Constantin, venue expressément de Rome peu après son sacre, en 325.
La dalle sur laquelle le Templier est appuyé semble flotter à nouveau, mais le successeur ne s’inquiète toujours pas.
- Tu vois, Elzéard, nous sommes exactement au centre du triangle parfait formé par ces trois sites.
Elzéard refait un tour complet sur lui-même, scrutant les détails du paysage grandiose alentour, abasourdi par un tel flot de révélations, toujours troublé par le manque de stabilité du sol. Son regard revient se poser sur le visage rayonnant d’Emmanuel.
- Les hommes ont besoin de symboles, Elzéard. Ils ont besoin de lieux et d’événements phares, de références communes, sinon ils sont vite perdus. Je suis là pour leur tenir la main, pour les guider.
- Vous êtes le Successeur…
- Je ne suis pas le successeur, Elzéard !
Un moment de doute qui semble une éternité s’installe entre les deux hommes. Le Templier s’insurge.
- Comment ça ?
- Mon fils sera le Successeur… Peut-être… Ou bien son fils, ou qui sait, leur descendance, dans cent ans, dans mille ans… Ce n’est pas le moment, pas encore.
- L’ordre des Templiers pourrait pourtant vous aider à…
- Ton ordre va m’aider, mais il est trop tôt. Le pape et sa cour d’abrutis et de profiteurs imbéciles vont se détruire tout seuls, perdre toute leur crédibilité auprès du monde entier. Tout ça aussi prendra du temps, peut-être le prochain pape, peut-être le centième pape. Notre temps viendra, Elzéard. Et les signes seront clairs…
Un bruit lointain de galop leur fait tourner la tête. Un des gitans arrive vers eux, sur son pur sang blanc, faisant de grands signes du bras. Il descend de sa monture en marche, qu’il abandonne au pied d’un des deux vieux oliviers, et se précipite dans l’escalier en colimaçon qui rejoint la terrasse de la tour de guet. Elzéard écoute distraitement ses pas qui résonnent sur les marches de pierre. La vision d’Emmanuel penché sur le corps du mourant dans l’arrière salle du cabaret de la potence lui traverse l’esprit.
- Vous auriez pu sauver le tavernier, ce matin ?
- Tu aurais souhaité un miracle, peut-être? Mais c’est impossible, ça n’existe pas les miracles. J’ai simplement accompagné cet homme jusqu’au bout, afin que son passage vers l’autre monde soit plus serein. Nous n’avons d’autre tâche que celle là, Elzéard! Aider son prochain. C’est tout ce qu’a voulu dire notre patriarche, le Nazaréen. C’est la seule cause qui vaille de se démener et de se battre, aimer les autres.
Le gitan déboule sur la terrasse, pâle, affolé.
- Vous l’avez senti ici aussi?
Emmanuel reste d’un calme olympien.
- Bien sûr, Juan, ici aussi. La terre tremble toujours moins fort sur ce plateau que dans le vallon, en bas.
- Les murs ont vacillé, cette fois. On a dû faire sortir tous les journaliers dans la cour. Cet endroit est dangereux, Emmanuel. Nous devrions partir ailleurs.
- L’endroit est symbolique, Juan, au centre du triangle sacré…
- Évacuez au moins vos archives d’ici, c’est trop important. La preuve de votre lignée, tout y est. Les manuscrits apportés par le Templier, vos parchemins, l’évangile de Lazare…
Elzéard interrompt le dialogue ahurissant des deux initiés.
- L’évangile de Lazare ?
Emmanuel a un sourire en coin qui contraste avec la panique affichée du gitan.
- Lazare, le ressuscité de la légende. Il a tenu un journal très précis et détaillé de la fuite de Marie-Madeleine et de sa progéniture. Un évangile, l’évangile, le seul écrit à l’époque même des événements. Qui remet en question toutes les supercheries qui ont suivi. La preuve de ma légitimité, Elzéard.
- Confiez-moi ces documents, Emmanuel. Les Templiers en seront les défenseurs, à jamais!
Les criquets se taisent à nouveau. Cette fois, c’est une des pierres taillées de la rambarde à laquelle est appuyé le successeur qui se décroche sous la violence de la secousse tellurique. Le gros caillou va s’échouer mollement dans un bosquet de romarin qui se rompt sous le choc. Le cheval de Juan s’emballe et disparaît en galopant vers le village. Dans la panique de la secousse, le Templier se retrouve sur le cul pour la deuxième fois de la journée, imité cette fois par Emmanuel qui perd un peu de sa superbe. Le successeur croise le regard désespéré de son garde du corps gitan, lui aussi étalé sur les dalles, puis s’adresse à Elzéard dans la foulée.
- Descendons à la ferme, il faut qu’on discute tous les deux…
Le lendemain, Elzéard de Beaufort prenait la route pour Paris, l’évangile de Lazare et les autres manuscrits précieusement calés dans une besace arrimée aux flancs de son cheval. Armé de ces documents inestimables, preuves de la supercherie suprême, les dirigeants de l’ordre du Temple allaient régner sur l’empire catholique romain et sur la France, jusqu’à leur écrasement en 1307 par Philippe le Bel et un Vatican dirigé d’une main de fer par le pape Clément V, le premier pape installé en Avignon.
Le bûcher dressé sur l’île de la cité faisait disparaître, avec Jacques de Molay, dernier Grand Maître de l’ordre, les ultimes témoins de cette incroyable histoire… Mais pas les preuves écrites. …


CHAPITRE 3
SUITE DU ROMAN, NOSTRADAMUS…