Petit préambule
Vous avez peut-être encore en mémoire la tronche déconfite
de Jospin, le 21 avril, à 20 heures 01. Images fortes
le filet
de bave mal retenu du chef suprême du F.N. et la morgue de sa fille, la
suffisance de Megret, le tassement dépaules de DSK et le cheveu
gondolé de Fabius, les jeunes fachos qui dansent le rockn roll,
cette vieille facho qui danse le parkinson et les jeunes socialos qui versent
des larmes
Et la réaction spontanée de ce grand black au Q.G. de Chirac qui
jubile en découvrant linfographie des résultats et qui lâche
: O putain, en face, cest Lepen!!!
Et le raisonnement imbécile de ce français sur deux qui se déculpabilise
en déclarant quil ny est pour rien puisque lui nest
pas allé voter.
Le 21 avril était un dimanche. Mais cétait il y a très
très longtemps
TIENS, CEST DIMANCHE!
-
Tiens, cest dimanche.
- Et alors?
- Ben
Dimanche, quoi
Un beau dimanche ensoleillé
Le
genre de dimanche à aller draguer les truites saumonées, ou à
partir pêcher les donzelles énamourées.
- Putain, Kevin! Tu es un vrai poète.
- Bah, cest vrai
Le dimanche, tu prends ta voiture, ta femme, tes
gosses, tu vas vers
- Le dimanche, tu ne vas plus vers nulle part. Con de toi!
- Ho, ça va! Soit pas agressif, je tai rien fait, moi.
- Qui sait?
- Commence pas avec ta parano. Cest pas moi qui tai placé
ici, cest un malheureux concours de circonstances.
- Regarde-le, ton concours de circonstance, sur son mirador, là-haut!
- Ha, lui? Georges? Il sappelle Georges.
- Georges? Dans le mirador?
- Mais je le connais très bien, Georges. Il habite à trois pavillons
du mien.
- Il habitait.
- Pourquoi il habitait. Ya aucune raison quil ny
habite plus.
- Lui non, mais toi oui, crétin! Toi, tu ny habites plus. Toi,
tu es ici à tourner en rond dans cette cour en terre battue comme un
train électrique à piles rechargeables en manque délectrons.
Et ton petit pavillon à crédit a été réquisitionné.
- Pas réquisitionné, prêté.
- Prêté? Pffff
- Parfaitement, môôsieur. Prêté. Et en plus, prêté
à un cadre du parti, alors
- Alors quoi, Kevin? Tu espères peut-être retourner chez toi un
de ces jours? Tu crois que lenculé
-
Chhhhhht, déconne pas
Parle moins fort
-
Tu penses que ton enculé de cadre du parti qui squatte chez
toi depuis deux mois va venir te rendre poliment les clefs du portail
- Mais absolument! Ils mont même promis darroser les géraniums.
- Et de soccuper du chien, aussi, non?
- Ha, pour le chien
Pépite
pauvre Pépite
Pour
Pépite, nous avons eu un petit contretemps. Pépite jouait avec
le rottweiler du nouvel occupant de mon pavillon. Tu sais, Pépite, cest
un caniche nain. Et les caniches nains sont très joueurs. Les rottweilers
aussi dailleurs
- Tu as raison, Kevin! Cest très joueur, un pitbull.
- Mais arrête! Quest-ce quil y comprend, môôôsieur,
aux chiens de compagnie? Les deux clebs samusaient à se poursuivre
et Pépite est passé sous les roues dun 4x4. Un bien triste
accident! Cétait un dimanche, aussi. Une belle journée comme
aujourdhui
- Stop, je vais pleurer. Ne te fais aucune illusion, Kevin.
- Mais enfin, arrête avec ce mauvais esprit! Cest bien les mentalités
de ce pays, tiens. Figure-toi, môôôsieur, que je ne me fais
aucun, mais aucun souci. Ce sont des gens très droits et très
stricts avec les lois et les règlements, eux!
- Tu plaisantes?
- Pas du tout! Cest pas des petits magouilleurs politicards comme on sen
est fadé pendant des années. Lorsquils auront vérifié
mes antécédents familiaux et administratifs
- Mais que tu es con, mon pauvre Kevin!
- Je ne te permets pas. Le sous-directeur du camp ma assuré que
- Le sous-directeur ta assuré quavec une femme métisse
et un patronyme à consonance juive, tu serais retourné à
la vie active en moins de temps quil ne faut à une mouche à
merde pour faire laller-retour Drancy-Buchenwald, cest ça?
- Ha non, il ne ma pas parlé de Drancy. Ya quoi, à
Drancy, à part le centre commercial?
- Mon pauvre Kevin. Et Buchenwald, ça te dit rien?
- Cest pas une marque de bière brune?
- Buchenwald était un camp de concentration.
- Ça na rien à voir. Ici, nous sommes dans un camp de regroupement.
Et notre situation est temporaire.
- Cest le sous-directeur qui te la dit, aussi? Ou lenculé
de cadre du parti qui habite chez toi?
- Ne soit pas ordurier! On va finir par avoir des ennuis. Le sous-directeur
ma assuré que dici Noël, tout serait réglé.
- Dici Noël
!!!
- Quest-ce que tu as? Tu es tout pâle?
- Dici Noël! Cest incroyable ce quils auront fait vite.
- Bah, tu sais, cest des rapides, au parti!
- Ça a lair de tépater, Kevin?
- Eux au moins sont efficaces. Ils auront peut-être même terminé
avant Noël. Jai aperçu trois pelleteuses garées dans
la cour nord, derrière les douches.
- Des pelleteuses?
- Et un bulldozer. Cest pour les travaux.
- Quels travaux?
- Il parait quils vont construire un centre daffaires, ici même,
à la place de nos baraquements, une fois que tout sera réglé.
Cest pour ça que je suis pas inquiet. Ils vont se dépêcher
détudier tous les dossiers pour pouvoir faire disparaître
ce camp. Il parait quil ny aura plus une seule trace de lexistence
de nos hangars. Hé! Tu es vraiment très très pâle.
Ça va pas?
- Ya pas que le camp qui va disparaître, crétin!
- Pfff! Parano, va! Tout va rentrer dans lordre, tu verras.
- Lordre. Ça leur plaît, lordre.
- Et alors? Ce pays manquait cruellement dordre, avant. Alors que depuis
quils sont arrivés au pouvoir
- Ces fachos
-
Chhhhhht
Cest pas des fachos
Le sous-directeur ma
assuré que tant que nous serions dans un système démocratique
- Le sous-directeur du camp ta parlé de démocratie? Pas
possible?
- Mais bien sûr, môôôsieur!
Mais seulement,
voila, môôôsieur se la joue intello fumeux de gauche
Môôôôsieur fait encore sa parano
Cest facile,
dêtre de mauvaise foi
Si môôôôsieur
fais sa tête de noeud, cest obligé que môôôsieur
rentreras pas tout de suite à la maison. Si môôôôsieur
freine des deux pieds pour collaborer
- Collaborer?
- Ben oui! Les aider, quoi. Il faut les comprendre, cétait vraiment
devenu le bordel, avant. Ils tentent de mettre un peu dordre dans notre
système démocratique
- Putain, Kevin! Mais arrête demployer le terme démocratique.
Ça marrache les tympans
- Vas-y! Encore
Voiiiiilà! Môôôôôsieur
fait encore sa charmante! En attendant, ils ont été élus
dé-mo-cra-ti-que-ment. Non?
- Eux? Élus démocr
!!! Je
Heu
Bah
!
- Non?
- Hélas!
- Oui ou non?
- Hélas oui. Et ça reste incroyable!
- Pas du tout, môôôsieur. Cest ça, la démocratie,
justement. Le président a été élu avec une voix
de plus que son concurrent. Une seule! Tu te rends compte? Une voix de différence,
sur tout un pays!
- Je sais bien. Une voix! Tu parles si je me rends compte
- Et bien, si ça, cest pas de la démocratie. Avec une voix
décart. Et ils ont recompté tous les bulletins de tout le
pays trois fois. Mais seulement voila, môôôsieur lintello
: une voix suffit, en dé-mo-cra-tie.
- Kevin! Tu es complètement stupide ou tu le fais exprès?
- Cétait pas un dimanche, aussi?
- Quoi donc?
- Ben, le jour des élections, tiens
- Les élections, Kevin, du temps de la cinquième république,
cétait toujours le dimanche.
- Oui, cest ça. Je me rappelle bien. Il faisait un soleil radial.
- Radieux, Kevin! On dit un soleil radieux.
- Radieux, si tu veux
Je me souviens très bien. Javais pris
une truite saumonée superbe, un vrai monstre. Cétait une
très belle journée.
- Parce que le jour des élections présidentielles, tu es allé
à la pêche?
- Et alors? Tous les jours délections, je vais à la pêche.
Si môôôsieur ny va pas le dimanche, quand est-ce quil
y va, à la pêche?
- Putain Kevin, tu te rends compte de ce que tu me dis là?
- Oui. Et cest logique. La pêche à la ligne, cest le
dimanche parce que cest le jour où on travaille pas.
- Mais non
Crétin!
Mais alors, cest à cause
de toi!
- Ça y est, maintenant cest à cause de moi. La parano fait
un retour en force. Môôôôsieur sénerve
tout seul! Alors? Cest à cause de moi que quoi?
- Le président a été élu à une voix près,
crétin! Une seule voix! Si tu étais allé voter ce dimanche
là, on nen serait pas à se morfondre entre deux miradors,
surveillés par ton voisin Georges et par les cheffaillons du parti, à
un soupir de la fosse commune.
- Mais non. Enfin! Ton raisonnement nest pas logique. Je ne suis pas le
seul abstentionniste de ce pays.
- Tu nes pas le seul mais ta voix aurait pu faire la différence,
crétin!
- Ha? Tu crois?
- Cest logique, là. Non?
- Bah ! Oui. Enfin
- Quoi enfin? Tu naurais pas
- Je naurais pas quoi?
- Tu naurais quand même pas mis dans lurne un bulletin pour
le parti?
- Bah
- Rassure-moi, Kevin!
- Allez
Non.
- Ouf!
- Non, tu as raison
Quoi que...
Philippe
Carrese, mai 2002
ce texte est paru dans le journal du dimanche, été 2002